Décentralisation au Bénin : pourquoi les élus locaux doivent s’investir dans les Civic Tech ?

⚠️ — Cet article a été co-rédigé à quatre mains avec Antoine Osé Coliko.

Photo : DR

Au Bénin, la décentralisation est en cours depuis 2003. Les élus de la quatrième mandature de ce mode de gouvernance dans notre pays ont été installés à l’issue des dernières élections communales organisées en mai 2020. Ce scrutin, inédit dans son issue du fait de la mise en pratique du nouveau code électoral, remet en questionnement certains enjeux historiques de la décentralisation comme la participation citoyenne.

La règle des 10% qui impose aux partis en lice de recueillir au moins 10% des suffrages au plan national pour être éligibles à l’attribution des sièges des conseils communaux a désigné, dans cette commune, des élus qui n’ont pas remporté le vote populaire dans leurs localités. Alors que ces derniers pourraient souffrir d’un manque de légitimité, les civic tech apparaissent comme une alternative crédible pour maintenir un lien étroit avec les citoyens et compenser l’écart qu’il pourrait avoir entre les élus et les populations.

C’est quoi la civic tech ?

On désigne par le terme “Civic Tech” (contraction des mots anglais civic et technology), l’ensemble des outils, démarches numériques dont le but est de consolider les rapports démocratiques entre les citoyens et les élus. Ces initiatives participent à accroître le pouvoir de la société civile et contribuent à rendre l’action publique plus transparente et accessible. Concrètement, il s’agit de procédés et de moyens qui s’appuient sur le potentiel du numérique pour renforcer les liens entre les élus et les citoyens dans la perspective de renforcer la gouvernance démocratique des structures politiques qu’il s’agisse de l’État central ou les collectivités locales.

Le concept de civic tech est récent et ces contours demeurent encore flous. Ainsi, peuvent rentrer dans le lot des civic tech une application mobile par laquelle une mairie propose aux habitants de signaler un problème de voirie, une plateforme de consultations citoyennes, les initiatives de budgets participatifs, les plateformes de pétition en ligne ou encore des comparateurs de programmes politiques. Le champ d’intervention des civic tech est vraiment très large.

En 2015, un rapport de la Fondation Knight, une organisation américaine qui s’est intéressée au sujet, a classé les différents projets de la technologie civique en deux grandes catégories : les projets d’ouverture du gouvernement et ceux de participation citoyenne. Les premiers regroupent des projets d’ouverture des données et transparence, de facilitation du processus de vote, de cartographie et visualisation des données publiques, d’exploitation et d’utilisation des données publiques, de co-création des lois et décisions gouvernementales. En ce qui concerne ceux de la deuxième catégorie, on y retrouve des solutions de développement de réseaux citoyens, d’engagement de communautés locales, de financement participatif ou encore de partage des données citoyennes.

En 2016, sous la présidence française du Partenariat pour un gouvernement ouvert (PGO), une boîte à outils de la démocratie numérique a été mise en place en marge du Sommet mondial du PGO. Elle regroupe les initiatives de civic tech à travers le monde, classés par catégories. On y retrouve des outils comme DemocracyOS, FixMyStreet, Consul, Citizen Budget et des dizaines d’autres.

Au Bénin, des initiatives civic tech se mettent en place parfois de manière inconscientes tant leurs initiateurs ne revendiquent pas forcément ce label. De l’application Tossin, développée par la startup Rab Tech aux sessions #AskGouvBenin organisées par le gouvernement, l’écosystème numérique béninois ne manque pas d’initiatives dans le domaine. En 2018, une étude sur l’émergence des civic tech en Afrique commanditée par CFI Médias a identifié quelques initiatives locales. Depuis 2018, l’Agence française de développement finance au Bénin un “Projet de promotion de la civic tech pour une démocratie locale participative” (cite.bj). Dans le cadre de cette initiative, pilotée par l’Association nationale des communes du Bénin (ANCB), des outils civic tech ont été développés et vont être déployés dans les quatre communes bénéficiaires (Avrankou, Banikoara, Bohicon et Toffo).

Pourquoi c’est important… pour les communes ?

La promesse des civic tech est simple : exploiter le potentiel du web 2.0 (foisonnement des données et socialisation) pour décloisonner les relations traditionnellement verticales entre élus et citoyens à la base de la crise démocratique dont les conséquences s’illustrent en termes d’abstention électorale, de rupture de confiance, etc.

L’enjeu des civic tech est donc de hacker le vieux modèle des sociétés de la représentation et de promouvoir un modèle de participation active. Ce rêve d’ubérisation de la politique offre de nombreux avantages, notamment pour les collectivités locales. Imaginez que vous soyez consultés régulièrement sur les projets à réaliser dans votre commune ou que la mairie vous donne la possibilité de choisir directement les projets prioritaires à mettre en oeuvre dans la commune. Partout où les civic tech ont émergé, ils témoignent d’un besoin d’écoute, de participation de la part des citoyens souvent frustrés devant le décalage entre eux et leurs élus. La civic tech a plus de succès au niveau local car c’est là où elle possède le plus de chances de réussir et prend tout son sens, tant la structure même de l’administration centrale rend les interactions avec elle particulièrement lourdes.

Au Bénin, autant, les citoyens sont attachés à la gouvernance démocratique avec une forte propension à exprimer leur citoyenneté en participant aux réunions communautaires, autant ils sont déçus de la gestion des élus locaux. En 2017, près de la moitié des Béninois ne faisaient “pas du tout” ou “tout juste un peu” confiance à leur conseil municipal. En tenant compte de ce contexte en y ajoutant celui de l’issue des dernières élections communales, les élus locaux ont tout intérêt à explorer ce domaine des civic tech. D’autant plus que le Bénin est sur une phase ascendante en matière de révolution numérique.

Cette exploration peut prendre plusieurs formes et procéder de différentes manières en fonction des ambitions, des moyens, du parcours et du contexte local propre à chaque commune. Tout part d’une bonne stratégie d’information, premier niveau de la participation citoyenne. A l’ère du numérique et des réseaux sociaux, les conseils municipaux doivent privilégier des liens directs avec leurs administrés. Il existe une floppée de solutions (site web, pages Facebook, blog, Live Facebook, etc) pour réussir ce pari.

Perspectives

Compte tenu de leur apparition récente, les civic tech intéressent davantage des jeunes urbains, diplômés, intéressés par la politique (ou pas). Il s’agit souvent d’innovateurs agiles accros au numérique mais méfiants vis-à-vis du fonctionnement traditionnel des entités politico-administrative que représente l’administration communale.

La nécessité de garder un lien étroit avec les citoyens doit motiver les élus à privilégier l’usage des nouvelles technologies pour réinventer la façon dont ils dialoguent avec leurs populations. Ils peuvent être eux-mêmes à l’origine des initiatives en exploitant les solutions numériques existantes (des plus basiques aux plus abouties). Par exemple, les 73 communes non bénéficiaires du projet Cite.bj devraient s’approprier des outils développés pour les soeurs afin d’expérimenter la civic tech sur leurs territoires.

Ils peuvent également commander des outils à des acteurs de la civic tech qui ont déjà fait leur preuve. Ils peuvent enfin s’associer avec des individus ou des organisations non gouvernementales à l’expérience avérée pour les appuyer dans la mise en place d’outils adaptés à leur contexte.

De toute évidence, le développement du numérique dans notre pays (avec les programmes de dématérialisation mis en place par le gouvernement) et la volonté globale (notamment celles des jeunes) de dépoussiérer la pratique de la démocratie vont progressivement pousser à un changement de paradigme dans les rapports entre élus et citoyens. Les élus qui prendront le pari des civic tech auront sans doute nettement plus de chances de mobiliser leurs mandants autour d’un projet commun pour un développement local participatif.

Journalist - Digital content officer @ortb_info| Project manager @Africtivistes | Interests : #OpenData - #OpenGov - #CivicTech

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